La passion du vivant
Au cœur des paysages de la Calestienne et de la Famenne, en Wallonie, vivent des éleveur·ses passionné·es par la beauté du vivant. Depuis quelques décennies, ils et elles œuvrent à préserver des races anciennes de moutons wallons, dont le Mergelland. Cette race rustique et résistante, originaire de la région frontalière entre la Wallonie et les Pays-Bas, était malheureusement menacée de disparition.
Le mouton Mergelland offre une laine exceptionnelle. Bien que rustique, elle est à la fois très isolante et solide. Comme toute laine de qualité, elle possède des propriétés hypoallergéniques naturelles. Mais ce qui rend cette race unique, c'est son respect profond de l'environnement. Ces animaux évoluent sur des réserves naturelles vallonnées et des sols calcaires pauvres, favorisant ainsi la biodiversité d'une faune et une flore rares : insectes, orchidées sauvages, colchiques ou encore jasiones des montagnes.
Pourtant, derrière cette apparente simplicité se cache un défi technique majeur. Après plusieurs années à collecter cette laine auprès d'éleveur·ses soucieux·ses du bien-être animal, nous avons dû apprendre à dompter une fibre qui requiert bien plus d'efforts qu'une laine de race standardisée par l'industrie.
Le défi de la tonte de la laine : un savoir-faire en voie de disparition
Transformer cette laine a d'abord nécessité de trouver un·e tondeur·se professionnel·le formé·e à la tonte pour le textile. Une quête complexe, car ils et elles se comptent désormais sur les doigts de la main en Belgique. Se rendre disponible pour de tout petits cheptels n'est souvent pas viable économiquement : déplacements, temps de préparation du matériel et de l'espace de travail représentent un investissement lourd pour des volumes réduits.

Tonte de Mergelland ©COLIGNON Vanessa - 2020
Sébastien, le tondeur professionnel qui a effectué la tonte de la majorité de la laine de notre premier essai en circuit court, nous a d'abord appris à sélectionner et trier les toisons efficacement. Ensuite, il a fallu suivre la cadence. Autant vous le dire : face à un tondeur expérimenté, à deux pour trier les toisons et en plein apprentissage, nous étions en sous-effectif total. Pour nous aider, Sébastien a gentiment proposé d'alterner les tontes avec une race d'Ardennais roux.

Élevage de moutons Mergelland et d'Ardennais roux aux Abanais utilisés pour gérer des réserves naturelles et favoriser des flores et des insectes rares. Ⓒ Colignon Vanessa - Juillet 2020
Au-delà de notre collaboration, Sébastien rêve d'un projet essentiel : ouvrir sa propre école de tonte dédiée au textile. Une initiative vitale pour transmettre un geste technique précis et éviter que ce savoir-faire ne tombe dans l'oubli.
Pourquoi se battre pour préserver des races de moutons anciennes ?
Mais revenons aux origines de nos recherches. Pourquoi choisir de travailler à contre-courant dans une société qui accepte majoritairement du standardisé et du bas de gamme ?
Tout commence dans les années 2010, avec la diffusion d'informations alarmantes sur la filière laine en Belgique par quelques militant·es et acteur·rices de terrain :
- La majorité de la laine belge part à l'étranger comme sous-déchet, dévalorisée et vendue à des prix ridicules qui ne couvrent même pas le coût de la tonte. On estime à près de 200 tonnes la quantité de laine perdue annuellement.
- Les races anciennes, bien que plus écologiques grâce à leur rusticité et leur autonomie (moins d'antibiotiques, moins de problèmes d'agnelage), sont menacées d'extinction et de consanguinité.
- Il manque plusieurs étapes de production en Belgique, bien que des alternatives artisanales et locales existent.
Sensible à la préservation des métiers de la création, des savoir-faire et du bien-être animal, j'ai décidé de remonter toute la filière textile. À travers des stages, un service volontaire européen et des formations, j'ai étudié chaque étape, de l'animal au produit fini : tri, lavage, cardage et filage à la main, visites de filatures, tests de matières premières belges.
Découvrir mon parcours et mon engagement
Les limites de la sélection intensive des animaux
Une étape de mon parcours a été déterminante dans ma prise de conscience. En Slovaquie, lors d'un service volontaire dans un écovillage, j'ai côtoyé des animaux issus d'élevages intensifs, souvent surnommés "animaux zombies" : décharnés, parfois blessés, sans instinct maternel.
Un jour, Gustave, un mouton aux gonades généreuses, a sailli toutes les brebis du refuge. L'une d'elles, une brebis laitière sélectionnée pour la productivité, a mis bas un agneau prématuré, incapable de se tenir debout ou de s'allaiter. Malgré nos soins, l'agneau est mort en moins de 48 heures. La vétérinaire nous a expliqué que cette race était tellement sélectionnée pour la production de lait qu'elle donnait systématiquement naissance à des petits non viables sans assistance médicale via couveuse.

Agneau prématuré, Céline et Arvid - Archive Slovaquie ©Vladimir Slivka - Mai 2015
Que l'humanité soit capable de créer des races incapables de survivre sans son intervention me parut absurde et déconnecté du vivant. Comme si nous nous prenions pour des « dieux » libres de tout façonner selon nos envies de productivité, sans se soucier des conséquences, du bien-être animal et de la pollution générée. L'animal devenait une machine, une marchandise modelable.
« Science sans conscience n'est que ruine de l'âme. » Rabelais, Gargantua, 1534
Ce cas, bien qu'extrême, illustre les limites de la sélection animale. Toutes les races façonnées par l'humain pour la rentabilité présentent des dérives, oubliant que ces animaux sont des êtres sentients. Les preuves scientifiques s'accumulent pourtant depuis plus de cinquante ans, aboutissant en 2012 à la Déclaration de Cambridge qui reconnaît officiellement la conscience animale.
La laine : une alternative textile concrète face au plastique
Cette réflexion dépasse le seul bien-être animal. Aujourd'hui, selon le rapport Materials Market Report 2024 de Textile Exchange, plus de 64 % des fibres textiles produites dans le monde sont synthétiques, issues de la pétrochimie. Si l'on y ajoute les fibres artificielles comme la viscose, ce sont près de 70 % de nos vêtements et textiles qui sont fabriqués à partir de matériaux transformés chimiquement, loin des cycles naturels. Chaque lavage de ces vêtements et ces tissus relâche des milliers de particules de microplastiques invisibles qui finissent dans l'eau que nous buvons, les poissons que nous mangeons et le sel que nous saupoudrons sur nos plats. Aujourd’hui, des microplastiques sont retrouvés du pôle Nord au pôle Sud. Ils sont présents aussi bien dans les gouttes de pluie que dans l’air que nous respirons et, par conséquent, dans nos organes vitaux : on en a détecté dans le cerveau, les poumons, les testicules, le sperme, le sang, le placenta et même chez l’embryon.
La laine naturelle, en revanche, est une ressource renouvelable, biodégradable et durable, quand elle est traitée dans le respect des normes environnementales européennes. Elle ne pollue pas les océans et offre une isolation thermique incomparable. Choisir la laine, c'est refuser de participer à la pollution plastique mondiale.
En savoir plus sur la laine, ses propriétés et son histoire
Dompter la laine de Mergelland : une prouesse technique et de savoir-faire
Revenue en Belgique, j'ai entrepris d'expérimenter autour des races lainières rustiques : l'Ardennais roux, le Laitier Belge, l'Entre-Sambre-et-Meuse et le Mergelland ! Le Mergelland, race si robuste qu'il peut passer l'hiver hors de l'étable, représentait le défi ultime, ou plutôt une opération kamikaze pour une micro-entreprise à peine lancée, puisque transformer sa laine est complexe :
- Le feutrage : Si la tonte est tardive, la laine a tendance à feutrer sur l'animal en cas de canicule, la rendant inexploitable pour la filature (risque de blocage des machines).
- La longueur du poil : Plus l'hiver est rigoureux, plus la toison pousse. Un poil long crée un fil solide, mais au-delà de 10-12 cm, il devient difficilement transformable.
- L'irrégularité : Contrairement aux races standardisées, chaque toison de Mergelland est unique et varie d'une année à l'autre.
- La rusticité : Si elle est la plus solide, elle est loin d'être la plus douce.
Pour surmonter ces obstacles, nous avons dû adapter notre approche. Nous utilisons le poil adulte pour des usages plus décoratifs (coussins, plaid,...) et réservons les toisons des premières tontes d'agneau (6 mois) pour l'habillement (écharpes ou autres pièces sur demande...).

Élevage de Mergelland dans un élevage biologique en pâturage extensif sur réserve naturelle en zone Natura 2000 et domaine royale © COLIGNON Vanessa - Octobre 2020
La quête du fil de laine peigné
Pendant mes études, j'ai initialement collaboré avec une micro-filature wallonne qui réalise un travail de couleur magnifique. Cependant, spécialisée dans le procédé « Mini-mill », elle produit un fil non peigné, idéal pour l'artisanat mais inadapté à notre usage. Nous visons un tricotage industriel nécessitant des fils peignés.
Le peignage est une étape supplémentaire de préparation de la fibre, effectuée avant le retors, qui aligne les poils pour créer un brin plus solide, plus doux et offrant une meilleure isolation thermique. Cette structure est indispensable pour obtenir des mailles fines et régulières.
C'est pourquoi il nous a fallu trouver une filature européenne spécialisée dans les laines rustiques, capable de produire ce type de fil peigné en acceptant des quantités réduites. Cette partenaire partage nos valeurs : elle travaille elle-même à la préservation de races rustiques anciennes et a participé activement à divers programmes de sauvegarde de races anglaises menacées.
Face à la complexité du Mergelland, leur expertise a été déterminante. Sur les conseils de la directrice de la filature, une passionnée qui a dédié sa vie à la sauvegarde de ces races avant de nous quitter prématurément, emportée par un cancer, nous avons opté pour un mélange précis. Il s'agit d'un fil composé à 50 % de laine Mergelland et à 50 % de laine issue de races rustiques anglaises : le Merino anglais et le Bluefaced Leicester.
Ces races, tout en étant rustiques et autonomes, offrent une laine d'une douceur exceptionnelle, similaire à celle du Merino traditionnel. Ce mariage des fibres nous a permis de sublimer la solidité du Mergelland tout en apportant la douceur nécessaire au contact de la peau. Grâce à ce savoir-faire transmis et à cet hommage vivant, nous avons créé trois fils uniques, résistants et sains, que nous incorporons désormais à nos créations.

Coussin tricoté à l'atelier dans les couleurs naturelles des toisons ©Rodéo Studio
Des produits responsables, disponibles maintenant
Ces recherches ont abouti au développement de plaids, de coussins et d'écharpes en laine peignée, tricotés dans notre atelier à Bruxelles.
Ces pièces sont dès à présent disponibles sur notre site web. Parce que nous produisons à la demande pour éviter le gaspillage, un délai de production de 2 à 3 semaines est nécessaire pour vous livrer un produit fini avec soin. Il est également possible de commander ces articles sur mesure, pour un linge de maison ou des vêtements parfaitement adaptés à vos besoins.
Un acte de résistance et de soin
Le Mergelland avait presque disparu il y a une dizaine d'années. Des citoyen·nes s'étaient alors mobilisé·es pour sauver cette race sociable, tenant même des carnets de naissances pour éviter la consanguinité. Si sa survie semblait stabilisée en 2017, la race est à nouveau menacée aujourd'hui par manque de personnes impliquées.
Avoir un contrôle sur la chaîne de transformation de notre laine nous permet d'assurer sa traçabilité et de garantir des conditions de vie saines aux animaux. Faire une laine "la moins chère à tout prix" n'est pas envisageable pour nous. La laine naturelle reste la matière isolante la plus durable, et sa production respectueuse a un coût réel.
C'est pourquoi nous rémunérons correctement la laine aux éleveurs, qui fixent eux-mêmes leur prix. Nous ne négocions pas le coût de leur matière première, afin de leur permettre de couvrir intégralement les frais de tonte et de valoriser leur travail indispensable.
Choisir Design for Resilience, c'est voter contre l'exploitation, contre la destruction et contre l'empoisonnement de nos corps et de notre planète. C'est soutenir un retour aux sources où l'on s'adapte à notre environnement et à l'animal, et pas l'inverse.
Faites partie du changement. Optez pour un textile qui soigne la terre.
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Remerciements et soutiens
Remerciements spéciaux à l'experte textile et teinturière Charlotte Marembert de Myrobolan et au textilien Frank Ribbens de Greener Wool pour l'écoute et les conseils qu’ils nous ont apportés dans le développement de ce projet qui n'aurait pas pu voir le jour sans leurs recommandations, ainsi qu'à Stéphane T., Bernard C., Christian V.T. et Sébastien F. pour leurs contributions divers et pour leurs temps.
Ce projet a été soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles.
Vanessa Colignon, fondatrice de Design for Resilience























